Je me souviens de ces jours mémorables où Valérie et ma patronne essayaient en vain de me trouver un prénom qui me colle à la peau...
Je fus baptisé successivement :
Marcel
Mohamed
Chafada
Timimi
Le gros
Philippe
Bernard
Tigrou
Chouchou
Edouard...
Inutile de vous dire que je ne daignais même plus tourner la tête lorsque l'on m'appelait !
... Jusqu'au jour où, ma petite patronne, Valérie, excédée par le fait que je ne réponde plus à aucun de ces surnoms débiles, se mit à parler dans un jargon incompréhensible qui pourrait ressembler à la langue russe (mais qui n'en était pas l'ombre d'une !) pour me baptiser :
" GRAPOUTCHNIEV "
Ce nom me fait dresser les oreilles et me surprendra toute ma vie ... !!!
Grapoutchniev ! Je vous demande un petit peu ! C'est n'importe quoi ! ça ne veut rien dire ! ça m'énerve un peu, mais bon... C'est ainsi! Et c'est le seul qui apparemment me colle à la peau... !!!
Aurélie est inconsolable ; elle a même été très triste à un moment donné et il a fallu lui "regonfler" le moral...
Ah là là ! Une page d'Histoire est tournée..;
Mais la vie va, là, et malheureusement, c'est chacun son tour ... !
Comme je n'avais pas trop le moral, je m'en suis allé à travers la garrigue pour cuver mon chagrin et me changer les idées ; j'ai rencontré des minettes, des potes, des chiens paumés, des lapins de Garenne, le renard du quartier, égorgé quelques mulots, aperçu des sangliers...
J'ai échappé aux balles des chasseurs et j'ai résisté aux intempéries : le froid, la grêle, la pluie, le vent. Je me suis caché dans des terriers abandonnés ou des lentisques épaisses.
De loin, je voyais ma chaumière et apercevais ma patronne qui , malgré ses 80 ans, continue de balayer énergiquement les terrasses et de s'occuper de ses fleurs , devenues magnifiques en ce printemps...
J'apercevais aussi les ambulances qui emmène mon pauvre papa adoptif à la dialyse. Et j'entendais souvent la voix douce et mélodieuse de Valérie qui m'appelait pour la pâtée du soir , telle une sirène de l'Odyssée, dans la brume vespérale...
Mais rien n'y fit pendant un long moment : je me disais que j'étais bel et bien un Chat Sauvage et que j'y trouvais mon identité...
Jusqu'au jour où je me rappelais la douce sensation de la caresse le long de mon échine : cette main chaude qui commence à vous gratouiller entre les deux oreilles (ou sous le menton) et qui glisse jusqu'au bout de la queue. Je me rappelais aussi la voix de l'humain qui cherche à me montrer son affection et ce doux moment où il me prend dans ses bras comme un bébé...
Je me rappelais aussi le goût des boîtes alimentaires pour chat, que je suis, dont ma mère n'a jamais cessé de se délecter...
Alors, je suis revenu, maigre, plat, l'oeil terne, écorché vif à cause de mes nombreuses batailles, couvert de croûtes en voie de cicatrisation et je me suis planté, comme d'habitude derrière la vitre de la porte de la cuisine...
Valérie m'a bichonné. Mon papa était plus distant mais heureux de me retrouver. Ma patronne était un peu affolée par mon aspect de chat moribond et vagabond...
Mais , comme d'hab', j'ai eu droit à une bonne pâtée qui m'a remis sur pattes et qui m'a rappelé soudain qu'il est bon d'avoir une maison et de bons patrons ...
Jef n'habite plus à la maison et il me connaît à peine.
Quand j'étais plus jeune, je ne supportais pas qu'un "intrus" vienne dans la maison sans crier gare ! Je ne vous dis pas ce qu'il arrivait lorsque Jef déboulait avec toute sa famille ! Je partais ventre à terre et disparaissais dans la garrigue jusqu'au soir...
D'abord, lui, c'est un Docteur et il en a l'odeur. Non pas que cela soit une mauvaise personne mais cette odeur m'effraie et ne me donne pas confiance... à cette odeur se mêle celle de sa petite-fille "spirituelle" : Dolly.
Dolly, c'est leur lapine. Elle est belle, Dolly, avec sa fourrure blanche, mais c'est une grosse patate. Elle passe son temps à remuer son museau et à rogner tout ce qu'elle trouve ! Je me demande comment elle n'a jamais eu de crampes !
Et puis, elle est toujours fourrée avec sa "maman" : Aurélie, la fille de Jef. Aurélie la prend tout le temps dans ses bras. Ce qui fait qu'Aurélie sent vraiment le lapin ! Le pire, c'est que les humains ne se rendent compte de rien ! Idem pour Olivier, le fils de Jef, qui n'affiche pas d'amour fou pour Dolly, mais qui la supporte car c'est le doudou de sa soeur, et pour Dany, leur maman qui, elle sent le parfum chic à plein nez et plus le lapin du tout !
Olivier et moi, on se comprend très bien : il trouve que Dolly a une odeur. Quand il me regarde, il m'envoie des appels de phares . D'ailleurs, il a les mêmes yeux verts que moi. Pas besoin de parler : tout est dans le regard...
Comme je me fais vieux, je ne me casse plus la tête à aller me cacher dans les buissons. Il y fait trop froid, trop sombre, et puis, je risque de rater ma pâtée du soir...
Alors, maintenant, je reste dans un coin, et je surveille d'un oeil toute cette petite famille : quelquefois, ils viennent me tapoter la tête ou me caresser le dos... Un peu, ça va, mais quand ils s'y mettent tous, à la longue, c'est un peu agaçant !
Pfff !!! Que ne faut-il pas faire, pour assurer sa pitance !
Ma petite patronne a la quarantaine bien avancée ; elle n'est donc pas si "petite "!
C'est la fille de Maurice et de ma patronne. Elle s'appelle Valérie;
Elle, elle a toujours été éduquée parmi les chats. A un point tel qu'elle parle "chat " et qu'elle sait ronronner. Elle est , de toute la famille, celle qui me comprend le mieux. Quand je me pointe dans la cuisine, elle sait que j'ai faim et elle m'ouvre une boîte. Quand je m'arrête de manger, elle relance la mécanique en me caressant et hop ! ça repart. Quand je me mets devant une porte, elle me l'ouvre. Quand elle me voit derrière le carreau, elle me fait rentrer. Quand je rentre, et surtout quand je sens le froid, elle me prend toujours dans ses bras où je m'abandonne en manifestant mon plaisir par de bruyants ronronnements dont elle raffole. Quand je suis tout mouillé, elle m'enveloppe et me sèche avec une serviette en éponge chaude ! Mmmmmm !!!!
C'est alors qu'elle me couvre de bisous... Parfois, même, ça m'agace, et elle arrête avant que je lui envoie un petit coup de dents ou un petit coup de patte...Car : je suis un chat sauvage, moi ! On me respecte !
Bref, je l'aime beaucoup, Valérie et , je dois dire que ma vie serait beaucoup moins douce si elle ne venait jamais le week-end pour voir ses parents !
Ma patronne n'a pas mauvais fond, au fond...Simplement, il est arrivé plusieurs faits en sa présence qui m'ont marqué, alors que j'étais jeune chaton naïf et découvrant la vie....
Par exemple, lorsque j'étais petit et que je me délectait des croquettes adultes, alors que ma mère, s'empiffrait des croquettes pour chaton, je me souviens d'un jour où je fus surpris par derrière par un bruit du diable accompagné d'une vapeur blanche qui fusait, tel un geyser, d'un objet fumant dont j'ignorais totalement l'existence jusqu'à ce jour-là !
C'était une cocotte-minute ! Ma patronne adore faire des bons petits plats mitonnés, et elle préfère l'extérieur pour faire s'échapper la vapeur de cet engin satanique que l'intérieur de sa cuisine... Je la comprends : du couvercle, doit certainement s'échapper un mauvais génie plutôt qu'un bon... Alors là, autant se méfier !
Inutile de vous dire que, ce jour-là, j'aurais certainement gagné aux Jeux Olympiques, dans la rubrique : "saut en hauteur". Car ma mère et moi, nous eûmes si peur que nous fîmes sur place un saut carpé spectaculaire et nous détalâmes au fond du jardin, pour grimper au plus haut d'un arbre, où nous eûmes fini notre cavalcade afin de nous réfugier quelque part au cas où cette bête féroce nous aurait poursuivie à travers les herbes folles , sans demander notre reste et le coeur battant !
Mais ce n'est pas tout : Ma Patronne adore prendre ce curieux objet constitué d'une perche au bout de laquelle sont plantés des poils (d'un animal préhistorique, je suppose ?) sur une plaquette de bois...Ma mère m'apprit bientôt que ce truc-là avait aussi un nom : c'était "un balai" . C'est impressionnant, un balai, surtout quand vous êtes tout petit : il vient vers vous, comme pour vous attraper, puis, il repart, puis il revient, comme s'il avait oublié quelque chose, il cogne dans les coins et , en, plus, il fait éternuer ! C'est menaçant, presque !
Depuis, je me méfie toujours un peu d'elle ! C'est malheureux à dire, mais je revois encore l'image de cette cocotte-minute, avec le son et , en plus, elle a souvent un balai à la main , car elle est très propre, Ma Patronne !
Mais , voyez-vous, c'est Ma Patronne. C'est elle qui pense à nous lorsqu'elle fait les courses, et, depuis, par exemple, je n'ai plus de puces et je ne mange plus de rat cru, car elle ne nous oublie jamais.
Ainsi,ma mère et moi, nous n'avons plus jamais faim et nous ne nous grattons plus sans fin grâce à Ma Patronne adorée !
Il se levait très tôt le matin pour aller travailler. C'était le premier à montrer son nez . Lorsqu'il ouvrait les volets, je me trouvais souvent derrière avec ma maman. J'attendais toujours le signal de ma mère avant de m'approcher près de la porte-fenêtre de la cuisine derrière laquelle il m'observait après avoir déposé du lait et des croquettes.
Le soir, c'était le même scénario. Je me cachais derrière l'immense jarre aux camélias, puis je passais derrière les pieds de la table de ferme disposée sous le patio. A l'époque, ma petite taille me permettait facilement de me dissimuler. Maintenant, je suis trop gros et je ne peux plus le faire...
Ma maman reniflait ce qu'il y avait dans les écuelles, puis elle se retournait pour m'appeler. Alors, je me précipitais à ses côtés et je me débrouillais à attraper les grosses friskies avec ma patoune blanche, alors que ma mère, elle, préférait les croquettes pour chaton, à cause de ses dents qui manifestement la faisaient souffrir. Je me souviens d'une soirée mémorable, où Valérie la fille, s'était exclamée émerveillée : "ça, c'est un petit mâle ! non mais regardez-moi ces paires de pattes !"
Maurice quant à lui, fondait comme un caramel dès qu'il m'apercevait ! Peu à peu, je sentis qu'il voulait m'approcher et qu'il ne me voulait pas de mal. Chaque matin était une nouvelle victoire avec moi : je me laissais approcher, de plus en plus, de plus en plus près...
Jusqu'au jour où Maurice me prit dans ses bras et il devint : MON PAPA à MOI !
Je suis donc un chat sauvage, né de père inconnu et d'une mère qui a manifestement beaucoup souffert jusqu'au jour où elle rencontra cette maisonnée...
C'est ma patronne qui remarqua un jour cette pauvre chatte abandonnée à l'oeil terne et triste qui rôdait autour de la maison. Elle remarqua aussi que son ventre, déjà déformé par ses grossesses antérieures était annonciateur d'une nouvelle portée...
Alors, elle se mit à lui préparer du lait, ce dont ma mère raffole, puis quelques croquettes, puis les quelques restes des repas de la journée et, quoique restée craintive et méfiante, elle comprit qu'un bon fond se dégageait de ces lieux...
Jusqu'au jour où elle alla accoucher dans les rocailles de la garrigue parfumée de thym et de romarin où je vis le jour, moi, ma soeur et mon frère ...
Ma mère ne supportait pas d'être épiée. En effet, ma patronne, ne la voyant plus venir goûter au lait chaud qui lui était offert, s'inquiéta. Elle finit par trouver sa "planque", ce qui n'était pas du tout du goût de ma mère. Alors, elle nous déménagea, tous les trois, les uns après les autres, pour nous déposer dans un autre coin secret . Enfin, c'est ce qu'elle croyait...
Car, sans le savoir, elle atterrit chez un voisin qui avait un chien. Celui-ci finit par alerter son patron qui s'inquiéta de son agitation et de ses aboiements. Et c'est alors que, lui aussi, il fit la découverte de la nichée aux trois chatons dont j'étais un des figurants.
Il tomba sous le charme de ma petite soeur, qui ressemblait au mannequin de la pub "Félix", vous savez, ce petit chat noir et blanc farceur à l'oeil coquin que l'on retrouve sur des boîtes de nourriture pour chats !
Il ne restait plus que moi et mon frère...
Je ne me souviens pas ce que devint mon frère à ce moment là... Mais je puis vous dire qu'à l'heure actuelle, il est toujours en vie et qu'il vient discrètement me rendre visite dans ma propriété. La différence avec moi est qu'il a les pattes arquées et qu'il a gardé la ligne, lui !
Autrement, dans cette famille, nous nous reconnaissons tous à notre tablier blanc qui prolonge notre cou et notre menton et nous avons aussi tous des gants et des bottes blanches...
Mais revenons à nos moutons... Ma mère, peu après son accouchement clandestin fut capturée par mes patrons pour être menée chez le vétérinaire et stérilisée...Celui-ci leur annonça qu'elle attendait encore des bébés ! Quelle vie ! Mes patrons dirent aussi qu'ils l'adopteraient car ils ne voulaient pas d'euthanasie...
Dès qu'elle eût été opérée, elle regagna la garrigue et se précipita nous récupérer moi et mon frère. Jusqu'au jour où elle se décida à me présenter à mes patrons.
Ceux -ci tombèrent sous le charme. Il faut bien dire la vérité : j'étais mignon.
J'avais l'oeil rond, j'étais petit, la frimousse ramassée et j'étais tout neuf. Mes pattes arrières étaient si puissantes qu'elles soulevaient tout mon arrière-train lorsque je me déplaçais ...
Mes patrons ne savent pas que je suis là, en train de taper sur le clavier, alors qu'ils sont plantés devant la télévision... Je ne pense pas qu'ils puissent se douter de quoi que ce soit, vu leur état pré-comateux !
Depuis le temps que je les observe, cela leur pendait au nez ! Hi hi hi !
En tout cas, je m'éclate, moi, sur cet ordinateur !